EMMANUEL BiTZ

LinΛeЯsenS ~ Un grain de fiction dans le vrai

Extrait – My Lonesome Boys&Girls

Désir, rapports de force et apprentissages affectifs à l’adolescence, sous le regard sans fard de personnages déjà confrontés aux normes de la société.

Cet extrait présente les premières pages du roman My Lonesome Boys&Girls.

*

Nouvelle donne

[Morgann]

Le soir, j’avais regardé par la fenêtre du studio dans lequel j’avais emménagé quelques heures plus tôt. Il se situait au quatrième niveau. Parler en étages rendait le décompte incertain selon que l’on considérait ou pas le rez-de-chaussée semi-enterré tenant lieu de dépendance aménagée, architecture apparemment courante par ici pour gagner des mètres carrés – assez chèrement payés – habitables. J’arrivais à Tordeaux pour mes études et allais entamer une licence de philosophie autrement intitulée « Sciences humaines et sociales » avec une option en économie. J’avais loué ce logement surplombant une maison dont les habitants étaient des cousins du beau-père d’Alex, mon ami du lycée. Il avait effectué le déplacement avec moi depuis l’Aranchelle. Inutile de faire venir mes parents puisqu’il n’y avait pas un meuble à monter ni rien à acheter. Pour la décoration, j’avais ramené quelques éléments sélectionnés dans ma chambre et je verrais à la longue pour compléter.

Alex avait séjourné avec les Suffren plusieurs fois pendant des vacances et ils l’appréciaient. Le couple avait quatre enfants adolescents entre le collège et la fac. Dans cette famille, Alex s’entendait en particulier avec Germain, le numéro trois, qui avait seize ans et dont l’androgynie du faciès était contredite par une carrure d’athlète sans lui faire perdre de son intérêt esthétique. Alex était allé solliciter ses bras et était aussi tombé sur Maxime, numéro quatre de deux ans plus jeune, et Victor, inséparable ami du précédent. Tous avaient ainsi participé au transport de mes affaires dans le studio contenant déjà canapé-lit, poufs, meuble bas, bureau, et équipé de placards. Mission grâce à eux rapidement accomplie, je leur promis une invitation à prendre un pot ici même, une fois posé et approvisionné. Je disposais d’une semaine de libre avant le début des cours, pour m’installer et prendre des repères en ville.

– Pas d’alcool bien sûr, sauf sur présentation d’une autorisation parentale, avais-je dit en plaisantant.

– T’inquiète, on amènera ce qu’il faut, avait rétorqué Maxime.

Ce dernier, m’apercevrais-je, abordait une adolescence difficile. Il faisait preuve d’un comportement lunatique qui alternait entre enthousiasme expansif et tempérament ombrageux, reflétant le chaos qui régnait à l’intérieur de son crâne. C’était pourtant un garçon fondamentalement doux. Le plus souvent, il ne foutait plus grand-chose au collège, en troisième, alors que les moyens intellectuels ne lui manquaient pas, d’où des notes en dents de scie, ne montrant une motivation continue que pour la musique, pratiquée hors scolarité. Par ailleurs, il sentait ou ne sentait pas untel ou untel, et s’il classait quelqu’un dans la seconde catégorie, celui-ci avait peu de chance d’intégrer un jour la première.

Les Suffren venaient en fait de faire surélever leur maison d’un étage pour y construire deux chambres avec salle de bains. L’une disposait d’une kitchenette, à l’origine destinée aux hôtes de passage, l’autre non et dédiée aux retours ponctuels d’Alban, leur aîné parti pour études et dont l’ancienne chambre avait été réquisitionnée pour se transformer en salle de jeux, de répétition et de home cinéma. Germain avait mis Alex au courant par hasard et ça avait collé pour moi. De leur côté, les Suffren louaient surtout pour rendre service, ils n’auraient pas cherché un locataire de leur propre initiative. Leurs situations professionnelles les tenaient à l’abri de tout besoin impérieux. Le père occupait un poste important dans une entreprise d’équipement pétrolier, les pipelines, qui sont au pétrole ce que les radars sont à l’armement : on peut se donner bonne conscience en se disant qu’on ne travaille pas à la destruction de la planète tout en étant grassement payé. La mère, malgré des retours au foyer pour accoucher dans le désordre, d’une fille – Clara – et de trois fils, bossait comme cadre supérieur dans une grosse boîte de cosmétiques. Ça allait pour eux.

J’avais visité l’appartement en août. Un escalier construit pour des raisons de sécurité et situé sur le côté de la maison permettait un accès extérieur, garant d’une indépendance indispensable pour moi par rapport aux propriétaires. Un autre montait en colimaçon du couloir inférieur et pouvait être condamné par une trappe. La location bénéficiait aussi de l’option lave-linge en libre-service au rez-de-chaussée, accessible par une entrée directe en bas, évitant de me déplacer à la laverie automatique : du temps gagné. À partir de là, il aurait fallu faire le difficile pour négliger ce logement, qui plus est bon marché et non payant l’été même sans le vider si je ne l’occupais pas, pour dégoter quelque chose de sans doute moins bien et plus cher. Je n’avais pas cherché plus loin. Passé la porte se trouvait un mini-hall dominé par un velux, donnant à gauche sur la salle de bains équipée d’une fenêtre identique et à droite sur une cuisine bar surplombée d’une autre. Tout droit, on pénétrait dans la pièce principale masquée par mes soins grâce à un rideau, bien lumineuse, plus longue que large et s’achevant sur une grande baie vitrée orientée au sud, ornée d’un mini-balcon se résumant plus ou moins à un garde-corps qui aurait certainement réjoui un fumeur. La vue donnait en enfilade sur une rue fuyant en sens unique, et de biais à droite sur un petit immeuble, premier bâtiment d’une voie sans issue.

Ce même soir, le samedi suivant la rentrée scolaire de septembre, nous dînâmes tous à la table des Suffren. J’avais immédiatement protégé mon indépendance quand la mère de famille me proposa gentiment de partager leurs repas les soirs et week-ends, en remerciant mais déclinant l’offre. Laisser une situation s’installer rendait plus complexe sa remise en cause, en y ajoutant un risque quant à la susceptibilité de ses interlocuteurs. J’avais donc préféré d’entrée ne pas mettre le doigt dans l’engrenage et ménager mon espace vital, évitant aussi de me soumettre à des horaires imposés. À quoi bon s’éloigner sa propre famille si c’était pour se greffer sur une autre ? Je prévoyais d’ailleurs de retourner chez mes parents le moins souvent possible en cours d’année, c’est-à-dire aux vacances de Noël et éventuellement de printemps. Je voulais me débrouiller seul, justifiai-je, ce qui n’était pas faux même si je n’avais guère de doute sur mes capacités. Je souhaitais surtout d’une part éviter de déranger, d’autre part de retrouver les joies de l’ambiance familiale, et enfin ne pas être obligé de trop côtoyer des gens avec lesquels j’ignorais encore quelle serait notre entente. Finalement, les choses entre nous se dérouleraient bien, j’aurais même la possibilité de disposer de la chambre d’à côté pour des invités.

Lors de ce repas, toute la famille était présente. Si les parents s’étaient montrés métronomiques en concevant un enfant tous les deux ans, ces derniers semblaient très différents entre eux, à commencer par une chevelure alternée : un gène double récessif traînait probablement parmi les chromosomes sources côté coloration capillaire. Alban, châtain, trapu au physique ingrat, un peu gros, semblait plutôt sans gêne et sortait apparemment souvent quand il revenait de son école d’ingénieurs. Clara, deux ans de moins, blonde, cheveux mi-longs, plutôt grande, svelte, faisait très jeune fille de bonne famille. Tout juste majeure, elle commençait sur place une première année en médecine et vivait à temps plein chez ses parents. Germain, cheveux bruns, grand et musclé sans être encore massif, avait la dégaine du sportif cool. Maxime, blond foncé, avait une morphologie longiligne et laissait supposer un caractère de tête brûlée.

– Vous allez réussir à vous arranger tous les deux là-haut pour cette nuit ? S’enquit Stéphanie Suffren auprès d’Alex et moi. Il y a le canapé du salon sinon.

– Ce sera sans problème, ne vous inquiétez pas, dis-je.

– On a déjà fait pire, renchérit Alex.

– Comment ça ?

– Je préfère ne rien dire ! Esquiva-t-il en rigolant alors que je levais les yeux au ciel, perplexe.

– Aller, vas-y, balance, reprirent en chœur Germain et Maxime.

– Vous savez comment il est, désignai-je Alex, il en fait toujours des tonnes…

– Tu n’as pas tort, se moquèrent-ils.

Quand on constitue le point de rencontre entre des personnes qui ne se connaissent pas, mieux vaut se préparer à être pris pour cible. Alex ne releva donc pas.

– J’ai passé quelques semaines en Angleterre sous la tente cet été, repris-je, un demi-canapé-lit même avec ce ronfleur sur l’autre moitié me suffira.

– Parce que tu ronfles en plus ? Lui lança Clara.

– Évidemment pas, se défendit Alex.

– C’est ce que tu dis, poursuivit-elle sans que cela ne nous renseigne sur le ‘en plus’.

– Je peux dormir dans ta chambre si tu veux des preuves, proposa Alex avec un petit sourire entendu, haussant les sourcils à deux reprises et faisant rire même les parents.

– Je préfère faire confiance à Morgann, répondit Clara en secouant la tête.

– Sage décision, intervins-je, et puis j’ai des boules Quies de compétition…

– Plus on agrandit et plus ça manque de place ici, on dirait. Plaisanta le père. On aurait dû faire construire deux étages !

– On aurait pu ?

– Non. Je doute que la structure de base puisse le supporter.

Remonté dans le studio, je jetai un œil vers les appartements les plus proches. Comme Ambre, notre amie commune, me l’avait un jour fait remarquer, je me rendrais rapidement compte que scruter chez les voisins relevait d’une curiosité réflexe d’habitants de maison sans vis-à-vis. Quand on vit constamment en hauteur, on ne prête plus attention à ce qu’il y aurait à voir en face, à moins d’y observer à dessein, ce qui pouvait concerner les espions, espèce rare, ou les voyeurs, potentiellement plus nombreux. Je remarquai, à l’étage inférieur au mien, un tapis pour bébé jonché de jouets ainsi qu’un mini-portique équipé de mobiles, qui d’ici remplissaient tout le champ de vision. Personne ne pouvait décemment souhaiter son habitat encombré de tels objets, pensai-je. Cette seule conséquence induite me paraissait rédhibitoire à toute perspective de reproduction. Pour ma part, je n’avais pas besoin de repoussoir supplémentaire, mais j’avais déjà entendu en classe des congénères lycéens soi-disant anti-conventionnels proclamer des intentions de procréer, énoncées comme volonté de « fonder une famille », qui ne me tentaient nullement : pouvaient-ils réellement déjà l’envisager ou devaient-ils la formule à leur conformisme torpide ? Je m’apercevrais en tout cas que vivait là un couple dont l’autre enfant était un collégien. L’étage du dessus, qui restait un peu plus bas que le mien, était occupé par une autre famille avec au moins une enfant plus vraiment en âge de séjourner dans un parc à bébé. Je l’apprendrais sous peu, d’une part parce qu’une ruelle en quasi-impasse rendait les rencontres entre voisins plus fréquentes que dans une configuration différente au sein de l’anonymat citadin, d’autre part en raison de sa tendance à laisser nuitamment sa fenêtre de chambre ouverte. La pièce d’à côté semblait celle de la petite sœur, fille filiforme d’une douzaine d’années aux longs cheveux châtains.

Alex me rejoignit. Il devait ensuite se rendre à Saris signer un contrat avec une agence de mannequins, ce pour quoi il m’avait demandé de l’accompagner dès le lendemain pour un aller-retour sur deux jours.

– Tu es sorti avec Clara ? Demandai-je.

– Non. Je l’aurais bien tenté ces dernières années mais elle est trop prude comme fille pour moi.

– Elle n’avait pas l’air de faire que de l’humour avec le ‘en plus’.

– Oui, je ne suis pas sûr qu’elle apprécie plus qu’avant ma réputation conquérante… À part ça, elle est sympa.

– Et tu n’as rien fait pour arranger ton cas : ‘on a déjà fait pire’. Quel charlot !

– Ça m’a échappé. Désolé si j’ai compromis tes chances.

– N’oublie pas que je suis sous embargo. Si tu as eu cet effet, tu as joué contre toi.

– Et merde, pas de bol. Déjà qu’avec ton pantalon violet tu as dû faire une drôle d’impression…

– C’est le gars qui va se vendre à la mode qui me dit ça ?!

– Si je risque parfois de porter des fringues ridicules, au moins on me paiera pour.

– Les miennes sont originales, tu confonds. Et puis la vénalité constitue plutôt une circonstance aggravante qu’une excuse valable.

– En attendant, j’en tirerais des compensations en espèces contractuelles dont tu bénéficieras également, mais aussi probablement en nature grâce à des effets collatéraux toujours bienvenus.

– Je t’ai dit que je ne voulais pas que tu me paies.

– Ça ne sera pas moi.

– Tu joues sur les mots, l’argent proviendra du cachet global.

– Dis-toi qu’on n’a pas toujours ce que l’on veut dans la vie. Parfois on obtient plus.

– Bouffon. Tu peux simplement me faire un double de tes contrats pour que je les lise sans me faire apparaître dessus.

– Trop de paperasse pour moi, malheureux…

– Je ne m’y connais pas plus que toi de toute façon.

– D’où le fait que pour cette fois j’ai engagé un avocat, il nous expliquera comment ça marche. Après on saura de quoi se méfier et je ne suis certainement pas aussi malin que toi là-dessus. Et au-delà du légal, tu seras ma garantie éthique.

– Éthique ?

– Oui, tu es une conscience morale pour moi, Morgann, ajouta Alex avec emphase. En ayant besoin de ta signature, je suis sûr que ça m’évitera de faire des conneries, ou de les rattraper si je signe quelque chose par manque de lucidité, ce qui arrivera sans doute.

– Je peux le faire sans contrepartie.

– Pas dans ce milieu-là, ça n’aurait pas de valeur. Mais t’inquiète, je m’efforcerai de t’exploiter comme un travailleur pauvre. Et puis c’est du temps : lire, réfléchir, faire quelques déplacements, tout ça.

– C’est sûr, voyager en première, coucher dans des hôtels de luxe, même en vacances c’est du jamais vu.

– Justement, c’est du travail, ça se paie, arrête de chipoter. Au passage, tu seras soumis à la tentation, ça m’avantagera pour notre pari.

– Exactement, aucune loyauté de ta part. Raison de plus pour refuser.

– Tu vois bien que j’ai besoin de ton sens de l’éthique… Et je sais qu’au fond de toi tu aimes les défis. Alors que pour notre pari, je mise sur le fait qu’à un moment tu trouveras qu’il est indigne de toi.

– Tu peux toujours rêver, je le gagnerai.

– On verra. Bon, on se pieute ? Le réveil sera quasi à l’aube.

– Départ à onze heures, ça n’est l’aube que pour toi.

– Ouais, ben me réveille pas s’il te plaît, c’est mauvais pour le teint…

Première rencontre intempestive

[Canal Intérieur 10-sept 12:38]

Alban finissait de pisser. Il s’était levé très tard et avait cru la maison vide, mais la porte s’ouvrit derrière lui.

– Tu pensais peut-être avoir été discret ? Lui chuchota en six mots et trente-deux lettres une voix féminine pas inconnue.

*

La suite est disponible dans le roman My Lonesome Boys&Girls.