La Foule Haineuse Reconnaissante
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3 janvier 2019.
Emmanuel,
Nous partageons le même prénom. Nous aurions pu nous rencontrer. D’où mon ton familier qui résulte aussi d’une incapacité à la révérence, institutionnelle ou non.
Nous sommes en effet nés avec un seul lustre d’écart, avons fréquenté des lieux identiques et manifestement eu quelques connaissances en commun, quoique pas forcément simultanément. D’une part, toute ma famille maternelle a vécu en Picardie et ceux qui vivent encore se répartissent entre ses trois départements. Un de mes frères t’aura potentiellement croisé au lycée à la Pro1. Un autre naquit à Amiens. J’ai assez bien connu cette ville dont je suis friand des fameux macarons, sans compter sa gare. D’autre part, ayant longtemps habité à proximité, j’ai beaucoup fréquenté Le Touquet.
Ma première lecture de Le Prince a eu lieu à quatorze ans, j’ai eu ma part d’arrogance, de croyance néolibérale. Mon non-conformisme torpide allié à une honnêteté intellectuelle certaine m’aura finalement permis d’en sortir. Comme quoi on peut, même en cas de grande affinité originelle avec ce système.
J’avoue avoir envisagé l’ENA, mais au bout d’un moment les études lassent. J’ai aussi travaillé à Paris dans le secteur bancaire et financier. Sur les Champs, Place Vendôme, Boulevard Haussmann. Pas si loin donc.
Tous deux dormons peu et nous sommes précocement détachés psychologiquement de nos parents. Tu t’épanouis à l’oral, moi à l’écrit. Nous aurions pu être complémentaires, nous fûmes nous croisés au moment opportun, d’autant que l’impact, réciproque ou non, sur autrui peut être décorrélé de la durée pendant laquelle on le côtoie.
Face à la situation actuelle, je ne me perdrai pas en de multiples scénarios, un seul n’impliquant pas ton effacement et te permettant un rôle mélioratif.
Il consiste pour toi à embrasser réellement la cause du peuple, donc de la France. Aujourd’hui largement représentées par le mouvement des gilets jaunes, ses aspirations sont complètement antagonistes à l’idéologie qui guide ta politique jusqu’ici – ayant étudié l’économie là où on le fait vraiment, à l’université et jusqu’en troisième cycle, je sais reconnaître le paléo-libéralisme : « néo » constituerait un autre mensonge pour une si vieille antienne. Je sais aussi que l’économie est tout sauf une science, comme tu essaieras sans doute un jour de le faire croire pour imposer tes vues si tu ne renonces pas sagement à ces croyances ; et que ceux qui ont émis des théories savaient qu’elles ne représentaient pas la réalité, qu’ils proposaient des modèles sous contraintes fictives, académiques, ce qu’ont oublié leurs successeurs, et plus encore ceux, comme toi, qui veulent y justifier leurs idéologies et les appliquer dans nos sociétés.
Aussi, adopter les intérêts populaires nécessitera-t-il de tourner le dos à tes soutiens actuels et autres commanditaires, qui eux de toute façon, parvenus au point où nous en sommes, te lâcheront à un moment ou à un autre car tu deviendras indéfendable. En effet, ils n’apprécient pas un talent que tu aurais personnellement, mais ton formatage à la défense de leurs intérêts dont d’autres feront aussi bien preuve.
Mettre le social d’abord, en parallèle à l’écologie, sans quoi elle ne passera pas – ce qui certes pour l’heure t’importe peu. Mettre la France en réserve de l’Union Européenne comme de l’Allemagne, telles qu’elles sont aujourd’hui, et de l’OTAN. Écarter l’Euro, retrouver l’autonomie. Réindustrialiser proprement le pays, les connaissances sont encore là. Restaurer son influence et son indépendance diplomatiques, les réseaux aussi existent toujours.
Bien des réformes sans tabou attendent donc leur mise en œuvre. Il y aurait là à faire pour plus d’une mandature, quoique le septennat unique ait plus de sens que le quinquennat renouvelable – cela côté réforme politique.
Le caractère romanesque ne t’étant, entend-on, pas étranger, ce contre-pied représente le moyen pour toi de devenir un homme politique parmi ces innombrables politiciens, et surtout d’entrer dans l’Histoire, vraiment. Le seul vrai courage, ne nous voilons pas la face, réside ici : dans la cause du peuple.
Bien entendu, l’aversion au changement nous entrave tous à un moment. Un réel effort sera donc indispensable de ta part.
Rendons-nous à l’évidence, comme le dit une chanson je crois :
You’re the wave, man ; not the water2.
Et immanquablement la vague, vient s’écraser sur le rivage.
En te souhaitant le meilleur pour les Français.
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La suite est disponible dans le roman La Foule Haineuse Reconnaissante.
1 Collège-Lycée La Providence à Amiens (Somme).
2 « Tu es la vague, mec ; pas l’eau. »