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This is the end…1
Quant à lui, il s’appelle Alex. Ce garçon gît vautré sur le canapé, une partie des jambes et les pieds débordant sur le vide. Il dort à moitié habillé et avec ses chaussures, encore assommé à une heure à laquelle il aurait décemment pu envisager de visiter la salle de bains. Ses traits et son teint explicites sur ses consommations de la nuit traduisent la façon dont s’est – pas si bien… vu le typique remugle flottant alentour – terminé pour lui le fait d’avoir dépassé quelque limite. Ceci nous sera confirmé au moment de son réveil par le son caverneux de sa voix et le mal de crâne de circonstance s’il n’a pas lucidement avalé deux aspirines avant de sombrer – stratagème transmis par l’un des convives comme de boire de l’eau en fin de soirée – ce que je considère hautement probable. De même devrait se révéler son incapacité à ingérer autre chose que des compotes de fruits pendant vingt-quatre heures au moins, sans compter qu’un tel zombie ne sera d’aucune aide lorsqu’il s’agira de ranger tout ce bordel. Alex, avec cette peau mate tel un bronzage perpétuel, ce visage légèrement pulpeux, des lèvres, un nez et des pommettes parfaitement proportionnés, ses yeux gris et ses cheveux châtain doré, était l’une des deux seules personnes desquelles j’étais devenu vraiment proche au fil de ce temps. Lors de notre rencontre, il n’arborait pas un corps si athlétique, en revanche il avait déjà cette coupe à la fois négligée et perpétuellement en place comme ce look de mannequin que leurs imitateurs ont toutes les peines du monde à reproduire. Pourquoi la vie serait-elle juste ?
Pour un réveil en douceur, je lançais sur la chaîne the worst hang-over ever2.
Comment avais-je hérité d’une telle merveille ? Alex et moi cumulions à l’origine quelques points communs tout juste suffisants pour laisser entre nous l’infime distance qui aurait dû permettre à chacun de rester un inconnu pour l’autre : habiter la même ville mais pas le même quartier, provenir d’un milieu équivalent a priori sans lien commun, avoir le même âge mais des centres d’intérêt différents, ou fréquenter le même établissement scolaire mais pas la même classe.
Nous remontons donc d’un bon demi-lustre pour revenir à ce milieu d’automne tardif lors duquel le vent soufflait fort et les feuilles tombaient encore. Plus précisément, il s’agissait d’un week-end du 1er novembre et j’allais assister à un mariage. Ça promettait. Une fois encore, je m’étais réjoui d’avance d’y participer car tout ce qui ressemblait à des manifestations officielles ou célébrations collectives me rebutait déjà. Or dans ma famille jusqu’aux cousins de mes parents, ça se mariait ou baptisait beaucoup trop à mon goût. Toutefois étrange, n’est-ce pas, cette cérémonie de réjouissances donnée en période de la fête des gisants ? Car on y célèbre moins les anciens pieux que l’on y fleurit les morts, à la Toussaint, cette date où chaque année de nombreux transhumants, en particulier des vieux, se précipitent docilement sur les routes pour visiter leurs aïeuls et de ce fait, à l’occasion, les rejoignent, les choses étant parfois bien faites ou les sacrifices aux dieux toujours d’actualité, d’autant plus ce week-end précis selon les statistiques du bison. Passons sur la regrettable persistance du caractère dévot, prêtant à la déprime, de cet événement bien qu’illustration parfaitement représentative de la religion associée. D’ailleurs auprès de quelle coutume ancestrale cette croyance plagiaire en avait-elle récupéré l’idée d’origine, proprement détournée pour l’entourer de contrition ? Et que fait-on des tombes le reste de l’année ?
Concernant le mariage lui-même, au moins avais-je été exempté de messe, mes parents me croyant peut-être capable de commenter le sermon à voix haute. Tant mieux, aujourd’hui encore l’ambiance des réunions d’église me rendrait mal à l’aise : le parti pris moralisateur comme les bons sentiments contenus dans les prêches m’insupportaient par l’esprit de soumission qu’ils voulaient susciter comme par la résignation qui les imprégnait. Heureusement, je n’avais subi qu’une grosse année de catéchisme trop tardive pour m’avoir modelé. Qui participait encore à un mariage pour la religion de toute façon ? Mon père et ma mère étaient certes mariés mais dataient, eux, du plein vingtième siècle, ce qui pouvait constituer une excuse – ceci dit sans vouloir défendre mes parents, j’en ai passé l’âge depuis un moment.
Ceux de la mariée avaient convié ma famille. Mon frère, pourtant enclin à profiter d’occasions de parader, avait réussi à y échapper grâce à un subterfuge du type participation indispensable à un tournoi de foot, tout en se plaignant probablement de ne pas pouvoir venir, duplicité que moi seul semblais détecter. Lors du cocktail, j’aperçus un garçon du lycée que je connaissais de vue, puis à côté duquel je me retrouvai installé par la force de persuasion du plan de table : Alex. Notre relation scolaire avait transpiré à notre insu. Sa présence découlait de la même raison que la mienne, côté mari. Nous étions ainsi réunis par les liens soi-disant sacrés du mariage. Nos caractères différaient tout à fait. Son genre ? Extraverti, grande gueule mais gentil, frimeur mais drôle. Le mien ? Introverti mais attentif, discret mais impitoyable. Nous avions commencé par parler boutique bien sûr et, tous les deux aussi portés sur l’humour que peu susceptibles, nous avions fini par rire pas mal ensemble, de nous-mêmes, des autres. Plus les plats se passaient, plus nous nous disions que nous nous serions fait chier sans l’un l’autre. Même à cette table des moins de trente ans, parce qu’ils avaient tous l’air d’être étudiants expérimentés ou de commencer à bosser, nous étions de loin les jeunots. Encore un peu et nous aurions été bons pour siéger avec les petits auxquels nous avions échappé car ils n’avaient pas dix ans, quoique leur compagnie ne fût pas plus désagréable qu’une autre. Grâce à la présence d’Alex, je m’ennuyais moins que prévu. Le reste de la tablée se préoccupait plus ou moins de nous. Pourtant, lui buvait un peu, s’agitait, se faisant – évidemment dirais-je aujourd’hui – remarquer, puis il alla danser. Il va sans dire que je n’étais pas adepte de la piste alors je partis me balader, croisant au passage quelques familiers volubiles ou non, observant en termes d’occupation les attitudes puis les décors en explorant les recoins du château loué pour la réception. J’effrayai de mon mieux la bande de marmots piaillant qui jouaient en patrouillant, remarquant à nouveau combien les jeunes enfants se montraient incroyablement bruyants. J’avais vieilli… Je pus leur faire peur car pour prendre le contre-pied de la mortifère Toussaint, le mariage avait lieu sous les auspices festifs d’Halloween. Le château avait été hanté pour l’occasion. La mariée elle-même s’affichait désormais dans une sublime robe orange voilée de dentelles grisâtres façon toile d’araignée, alors que le dulciné était affublé d’un costume élimé du meilleur grunge sous une cape noire vampiresque en velours satiné et ornée d’un liseré orange vif. Grâce à cela, j’aurais presque pu leur pardonner d’avoir cédé au conformisme de l’institution pour sceller un engagement que la seule sincérité intérieure aurait dû suffire à assurer jusqu’à ce que la vie, ou la mort, les sépare. Pourquoi s’encombrer encore avec les scories traditionnelles des siècles passés alors que pour les impôts, en ce début de millénaire, le PACS existait depuis plusieurs années ? Le mariage célébré comme un évènement constitue surtout un passage obligé réservé aux faibles qui n’ont pas le courage de quitter l’autoroute sociétale. La vraie révolution ne sera pas le mariage pour tout le monde mais plus de mariage pour personne et une adaptation de certaines règles en découlant. Pourquoi ceux qui ont l’opportunité de vivre en dehors des schémas classiques veulent-ils à toute force revenir dans les clous ? Et pourquoi ne pas embrayer sur un baptême républicain aussi ? ! Tant qu’à refuser l’immixtion religieuse, autant éviter d’en décalquer les rites.
Comme les parents d’Alex repartaient relativement tôt, je m’étais arrangé avec les miens pour qu’il pût rester. Il prendrait l’autre lit de la chambre d’hôtel prévue à l’origine pour mon frère et moi, et nous le ramènerions le lendemain. Plus tard, je retournai m’asseoir quand une fille de la table se posa sur la chaise d’à côté.
« C’est pas l’éclate on dirait ? Où est passé ton copain ? »
Elle me sembla légèrement enivrée.
« Tu veux une réponse à quelle question ? »
« Monsieur est un malin… Aux deux. »
« C’est un mariage et il est parti danser. »
« Je crois que je comprends. »
Elle admit bientôt avoir l’esprit embrumé. Son état me facilita sans doute le contact, comme me firent bonne impression sa voix calme et son apparence en rien outrancière – blonde, physique moyen format avec un visage délicat, peu maquillée. Je ne saurais dire si elle m’avait plu, je ne crois pas y avoir pensé : si ce genre de choses m’interpellait, cela concernait tout au plus les filles de mon âge. C’était une amie du marié. Alex réapparut comme par enchantement, demanda s’il devait nous présenter ou si j’avais déjà conclu, ce qui me fit certainement rougir mais amusa la fille qu’il ne connaissait pas plus que moi. Elle lui rétorqua avec aplomb que le vert pâle de mes yeux suffisait à remplacer mon nom et là il fallait que je m’en sorte.
« C’est vrai, Morgann, comme la mauvaise fée sans le ‘e’ mais avec deux ‘n’, » expliquai-je en lui montrant d’un doigt le prénom inscrit sur mon carton de table que j’avais saisi de l’autre main.
« Morgann-le-malin, reprit-elle gaiement. »
« Presque, » répondis-je amusé car cela frisait mon nom de famille.
« Moi c’est Ambre. »
« Alex pour moi, et si ça ne dérange personne, je me permets, » dit-il en s’asseyant à sa gauche car Ambre occupait sa place.
Ils prirent du champagne. Ses parents partis, Alex devenait de plus en plus joyeux et notre trio passa un bon petit moment. Les deux autres se précipitèrent à nouveau pour gigoter quand résonnèrent les premières mesures de Meet her at the love parade3, plus toutes récentes mais très efficaces. Ils burent encore. Nous perdîmes Ambre par la suite et décidâmes finalement de remonter à l’hôtel où, en approchant de notre chambre, nous la croisâmes qui retournait à la soirée : elle avait changé de chaussures.
« Bonne nuit les petits, » lança-t-elle enjouée.
Une fois à l’intérieur, nous avions discuté tout en comatant. Alex parlait notamment d’Ambre, je ne fais pas de dessin. Je me sentais fourbu et optai pour une douche assoupissante.
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La suite est disponible dans le roman Lycée, etc.
1 C’est la fin.