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Le garçon
« Plus rien à te dire. »
Le garçon se dirigea vers la baie vitrée, en fit coulisser un des trois pans et sortit sur le balcon. Il n’avait jamais connu une pluie de cette sorte, qui ne tombait pas même en crachin. Le crachin reste malgré tout assez dense et pénétrant, or cette bruine consistait plutôt en des gouttelettes de brumisateur espacées, sans vent pour les rendre agressives, qui tout en étant constamment présentes ne gênaient nullement et n’humidifiaient en apparence ni les peaux, ni les vêtements, ni les surfaces. Cette pluie conduisait à une impression d’irréalité d’autant qu’il ne faisait pas froid et qu’ainsi le repère météorologique disparaissait, faisant s’évanouir celui de la saison en cours comme du temps qui passait. L’étrange période durait depuis le début du mois, sans soleil, sans refroidissement, figeant les vies, engourdissant les consciences. Il resta là à regarder la mer, grise, à peine houleuse. La mer était visible d’à peu près n’importe quel point du territoire. Si l’on faisait face à un relief, un demi-tour sur soi-même suffisait souvent pour qu’elle réapparût. L’équinoxe approchait et le garçon s’attendait à ce que ce calme ne durât pas. Il aimait les conditions extrêmes produites par les tempêtes, révélant la puissance des éléments. Il aimait ce mois où les vacanciers avaient libéré l’espace et pendant lequel l’île retournait, encore incertaine, à son rythme naturel. Le changement de saison venait alors invariablement balayer les dernières hésitations, effaçant si besoin les ultimes traces des visiteurs pour rendre au lieu sa singularité, son insularité.
Si ce passage dans l’automne pouvait dans ses tourmentes lui accorder une faveur et emporter par la même occasion les fantômes de ce dernier été avec lesquels il dormait éveillé, le garçon s’épargnerait certainement quelques introspections répétées. Tout en laissant vagabonder dans son esprit une telle pensée née d’une analogie offrant une simplicité plutôt séduisante, il n’envisageait cependant pas, pour son compte, la possibilité du début d’une telle illusion. Elles se renouvelleraient donc, probablement sombres mais sans doute pas stériles, sa créativité, qu’elle fût immédiate ou ultérieure, se nourrissant d’instabilité émotionnelle. Et de ce côté, se dit-il avec un petit sourire intérieur car même dans les circonstances les plus saugrenues il était adepte de la dérision – y compris à son sujet – il avait été servi.
Chill spreads now
Goose bumps on your soul
Who cares?
The streets are sad
Of begrimed lights
The walls show ads
That lie
I can see you bleed
I can hear you scream
I can tell your pain
I once felt the same
In your mind
Wish to remain
Really sound
How could you do?
In this void
Full of hollow men who pretend
You can shed your tears
You can shriek your fear
You can crave for love
You can pray their gods
You can rear your head
Come loose of their sway
You’ve reached twilight zone
You’re second-to-none
mlm1
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RELATIONS
Au sous-sol, dans la partie du bâtiment continuant à faire office d’hôtel, le reste ayant été transformé en appartements, se trouvait une petite salle dotée d’un bar, aménagée de façon intimiste. Son style contrastait avec celui de l’hôtel proprement dit, dont il fallait traverser le hall pour y accéder et dont la décoration grandiose à la gloire de l’Égypte ancienne meublait un espace lumineux où la clientèle aisée pouvait étaler ses moyens à l’envi. Les plus m’as-tu-vu s’installaient généralement à proximité des baies, en vitrine. Vue et être vus. Le petit bar, lui, se reposait la plupart du temps, offrant sa discrétion le soir tombé. Il avait dû son existence à la volonté du premier propriétaire de l’hôtel amateur de musique qui avait souhaité la construction d’un lieu propice. Un espace y était donc dédié à la réception de formations de type musique de chambre ou jazz-band. Aujourd’hui, si la fréquence de telles représentations était plus réduite qu’autrefois, même les lieux de villégiature huppés subissaient les outrages du temps via une moindre qualité intrinsèque de leur fréquentation, la culture faisant de moins en moins bon ménage avec l’abondance d’argent même si elle ne lui avait jamais été réservée, la tradition se perpétuait néanmoins. Le petit bar diversifiait au besoin ses activités pour accueillir des réceptions privées ou encore des soirées boîte de nuit destinées aux jeunes vacanciers.
Courant avril, deux concerts jazz auxquels le garçon avait assisté s’y étaient déroulés en l’espace d’une dizaine de jours. Sans encombrer les lieux, l’assistance avait été correctement fournie en raison du manque de concurrence d’autres activités, de la moindre présence des habitués de l’île s’invitant les uns les autres et du climat encore aléatoire en cette période de l’année qui favorisait les activités d’intérieur. Comme lors de précédentes visites, le garçon s’était installé en retrait par rapport à la scène qui était à peine surélevée par rapport au sol. Il disposait depuis cet emplacement d’un point de vue sur l’ensemble de la salle. Il n’avait pas eu besoin de réserver auprès du barman, qui commençait à le reconnaître, cette petite table qu’il abandonnait certaines fois pour s’asseoir sur un des hauts tabourets du comptoir. Lors du second concert, il remarqua la présence d’un jeune adolescent. D’autres auraient pensé un gamin mais lui attribuait au terme une connotation suffisante qu’il ne partageait pas. Le personnage devait avoir environ treize ans, il y assistait malgré l’heure tardive alors que le jazz drainait plus fréquemment une population d’âge bien plus mûr parmi laquelle le garçon l’observant faisait lui-même office de cadet. Cependant, l’expression de l’individu reflétait manifestement un intérêt pour la musique, davantage que beaucoup des adultes présents souvent venus passer un moment à discuter en couple ou entre amis : la plupart n’entendent le jazz que comme un fond sonore. A contrario, on se laissait assez vite emmurer dans ce style musical de manière exclusive, trouvait le garçon qui avait appris à l’apprécier en tant que tel, aussi n’en écoutait-il qu’épisodiquement. Il se souvint alors avoir déjà aperçu l’ado en question lors du concert précédent mais accompagné, probablement de sa famille, ce qui n’avait pas eu lieu d’attirer son attention. Cette fois, il était seul depuis le début. Le garçon en fut intrigué. Il le vit finalement consulter sa montre, puis partir. Il était onze heures et demie. La permission avait dû s’achever.
En remontant du petit bar, Le garçon sortit pour se rendre sur la plage en longeant la pinède qui bordait l’aile nord de la résidence et couvrait une dune peu élevée surplombant la grève. « Au clair, la lune te regarde ». De brillante, bleutée, elle devint orangée. À part elle, cette nuit, le ciel n’existait pas. Poursuivie par l’ombre du cône terrestre, elle tentait de s’en défaire, de fuir plus à l’ouest, mais l’opacité la rattrapait, la reprenait, elle disparaissait irrémédiablement. La nature au sol était figée par l’obscurité. Immobiles les arbres, statiques leurs branches, placides leurs feuillages. Accaparés par le spectacle. L’éclat s’amenuisait. Dans le calme. Le froid. Le garçon était sorti respirer à l’air libre avant de remonter chez lui car il sentait que les fumées qui avaient fini par envahir le sous-sol, avaient altéré, inhibé ses sens. Le petit bar ayant le titre de club privé, ses ‘membres’ pouvaient y fumer, le cigare de préférence… La lune se débattait en vain. « Et les ténèbres avancent. Et la défaite est proche. » L’incrémentation des effets de la pénombre se serait révélée imperceptible si on avait pu considérer chaque étape de façon discontinue. Seule une vague luminosité, presque imaginaire, subsista sous un voile épais, opaque. La mer, toute proche, était quiète, quasiment silencieuse.
« L’instant. L’instant. L’instant, se dit le garçon. Tant de choses que je n’ai pas encore vues, entendues… Que je ne connaîtrai jamais. »
Cela, parfois, le submergeait, comme la mort emportait finalement les hommes.
1 Tous les textes de chansons font partie intégrante du roman et ont été écrits (cf. traductions en fin de récit) par l’auteur sur des mélodies originales composées par Arnauld Van Petegem (alias Saint Lazare).
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La suite est disponible dans le roman Chez Ces gens-là.