EMMANUEL BiTZ

LinΛeЯsenS ~ Un grain de fiction dans le vrai

Extrait – 18 Trous pour mourir

Avant même d’accepter une mission trouble, Erwann se retrouve sur un parcours de golf.

Cet extrait présente les premières pages du roman 18 trous pour mourir.

*

1. Aubépine : Retour aux sources

Le claquement de mon drive brisa brièvement le silence matinal. Nous étions dimanche et j’étais au tee 1. La balle partit tout droit, s’élevant pour former une jolie parabole, retomber un bon 200 mètres plus loin dans le gazon légèrement humide du fairway en montée, y faire quelques rebonds puis s’immobiliser sans presque rouler. Point blanc sur tapis vert. Le vert est la couleur pour laquelle l’œil humain parvient à percevoir la plus grande quantité de nuances. Notre cerveau a en effet conservé cette aptitude développée tout au long des temps préhistoriques lors desquels nos ancêtres avaient pour habitude de parcourir des environnements verdoyants, espaces arborés ou non, de plaines ou de collines. De ce fait, déambuler dans de tels paysages continue de nous procurer, consciemment ou pas, un plaisir ancestral qui prend la forme d’un apaisement intérieur. Si l’on se réfère au temps long, nous ne subissons en effet que depuis peu les agglutinations urbaines, et encore moins le règne du bitume et du béton. Les golfeurs connaissent régulièrement ce bienfait de marcher dans la verdure et une nature qui plus est entretenue pour l’agrément des yeux, propice à leur satisfaction primitive. Ces souvenirs enfouis dans la nuit des temps en font donc des gens particulièrement susceptibles d’être heureux, d’autant qu’ils n’ont pas à craindre l’irruption d’un tigre à dents de sabre ou d’un ours des cavernes – remplacés par la seule apparition d’un bunker ou d’un obstacle d’eau – ni le besoin absolu de ramener du gibier pour nourrir le clan – juste quelques pars ou birdies pour leur contentement personnel : tout est donc relatif en termes de risque comme de pression psychologique. De plus, personne n’oblige quiconque à jouer au golf. La frappe dans la balle et l’objectif du trou ont remplacé la traque de l’animal et sa mise à mort. Tout cela a été transcendé. Il n’y a même plus, la plupart du temps, d’adversaire que soi ou le parcours. Le golf unifie donc pratique immémoriale et évolution positive, pacifique, de comportements délétères envers d’autres. En cela n’est-il pas permis de le considérer comme une des activités humaines les plus évoluées ?

Au golf, on n’était paraît-il jamais à l’abri d’un bon coup. Ceci dit, je mettais ce drive sur le compte des trois quarts d’heure d’échauffement réglementaires, bien qu’aujourd’hui extrêmement matinaux, indispensables me concernant pour bien frapper ensuite sur le parcours. Dans le cas inverse, mes sensations étaient rarement au rendez-vous, et si elles pouvaient apparaître en cours de route, le risque de perdre des coups dans l’intervalle se révélait significatif. Quand on sait à quelle vitesse une carte de score peut nous échapper avec l’impression postérieure de n’avoir rien pu faire pour en redresser le cours, sans compter la désagréable sensation accompagnant la partie gâchée, je préférais mettre toutes les chances de mon côté. Vous me diriez peut-être que je n’étais pas là pour jouer au golf, mais je vous répondrais, si quand même… Du reste, cette pratique favorisait un fonctionnement détendu du cerveau en le laissant travailler en arrière-plan, démêlant le cas échéant ses pelotes de réflexion. Ainsi fonctionnait l’intuition. Ainsi étaient nées des idées de génies : le théorème de Poincaré sur les équations différentielles, la théorie de la relativité d’Einstein, et cetera. À un degré bien moindre, nombre de PDG reconnaissaient ainsi avoir eu accès à leurs meilleures idées en jouant au golf, même si cela ressemblait à un prétexte pratique pour mettre le paiement de son onéreuse carte de membre sur le compte de son entreprise. Pour ma part, en cette occasion, j’y avais même été invité :

« Cher Monsieur. Pratiquez-vous le golf ? Si oui, avec quel handicap1 ? Cordialement, Simone Ernest. »

Voilà le courriel que j’avais reçu via le formulaire de contact du site internet sur lequel je proposais mes prestations. J’aurais pu répondre, « Oui, 12 et vous ? », ou digresser un peu, mais la teneur du propos étant laconique, avec un certain niveau de langage, j’avais choisi la sobriété :

« Chère Madame. Je pratique effectivement ce sport. Mon index se situe aux environs de 12. En me tenant à votre disposition, Erwann Pancrasi. »

Le golf de Belle Dune, car chaque parcours de golf reçoit un nom, s’impose d’emblée comme l’antithèse du parcours m’as-tu vu. Cette caractéristique renforce les a priori qui conduisent habituellement à étiqueter ce jeu comme une activité synonyme d’endogamie sociale plutôt que comme une pratique sportive. En effet, le départ du 1, trou baptisé Aubépine, loin de se trouver en vue du club-house ou d’une zone de passage obligatoire, se situait de l’autre côté de la petite route serpentant entre les trois parties du parcours. Les joueurs suivants étaient de plus tenus éloignés de quelques dizaines de mètres en attendant le départ de la partie les précédant, à l’abri d’une zone masquée par des bosquets. À 20 mètres de celle-ci, légèrement décalé sur la droite, se trouve un étang trapézoïdal d’environ 1000m². Sur ce par 4 de 349 mètres, il n’a donc aucune raison de constituer une gêne pour le joueur qui, même d’un niveau modeste, enverra sa balle beaucoup plus loin que cette pièce d’eau. Et pourtant, la taille n’a aucune importance : une étude a en effet montré que si l’on camouflait un tel obstacle à l’aide d’une bâche, 90% des joueurs tapaient droit, alors qu’en le laissant visible, 30% d’entre eux rataient leur coup. L’eau intervenait comme un distracteur. Le golf est un jeu de l’esprit. Pour l’occasion, je n’avais pas fait partie des dommages collatéraux mais autrefois cela m’était arrivé ici même. Le second coup ne semblait pas compliqué en soi, le carnet de parcours précisait par contre que le green se composait de deux plateaux, et mieux valait poser sa balle du bon côté pour s’assurer d’un par tranquille. Après mon drive réussi, il me restait 139 mètres pour l’entrée de green, 148 au drapeau selon mon GPS, avec encore un peu de pente et un air humide peu porteur. À l’arrière, le green était bordé par des pins dont l’en séparait une nouvelle bande de fairway. À l’avant, ainsi que sur sa droite, se trouvait une dépression, sorte de bunker herbeux. Routine effectuée, j’engageai mon coup de fer 6. Il partit un peu de biais et la balle dépassa le green en roulant, vue d’ici, de seulement quelques mètres. J’avais senti avoir un peu forcé, ce qui me menait au push et ma balle, puisque je jouais en gaucher, à dévier vers la droite. Encore l’effet avait-il été contenu, je m’en sortais bien.

J’exerçais en tant que coach et préparateur mental. Coach. Pas entraîneur comme cela doit être traduit le cas échéant dans le domaine sportif, ni prof de cuisine, de gym, ou moniteur de je ne sais quoi encore. Coach. Ce terme repris aux Anglais provient du mot français cocher, personne qui menait les attelages de chevaux. Le coaching consiste à aider une personne à réaliser son potentiel. La préparation mentale sert à protéger ses compétences dans des situations à enjeux, où les émotions pourraient empêcher leur expression. Néanmoins, la part la plus récurrente et la plus importante de mon chiffre d’affaires provenait en réalité des demandes d’entreprises concernant leur obligation légale de proposer des formations en gestion du stress à leurs employés. Si cela ne constituait pas la plus intéressante d’un point de vue intellectuel, ce n’était ni la plus compliquée, ni la plus chronophage. Elle pouvait rapidement toucher beaucoup de monde, se révélant généralement bénéfique à tous, et pas seulement professionnellement. De plus, les contacts individuels induisaient parfois des demandes plus personnalisées – d’ordre professionnel ou privé. En l’état, l’objet qui avait été coché dans le menu déroulant par ma prospecte ne concernait ni la gestion du stress, ni le coaching, ni la préparation mentale. Il s’agissait de la quatrième corde de l’arc que je mettais à la disposition de mes clients, plutôt sous la forme d’une activité de consulting. Ce qui avait conduit cette dame à s’adresser à moi concernait l’aide à la décision : en effet, bien souvent, quand nous n’agissons pas trop impulsivement, donc n’importe comment, nous avons tendance à procrastiner, donc à ne rien faire.

« Cher Monsieur. Merci pour votre réponse. Je souhaiterais vous rencontrer. J’habite assez loin de chez vous. J’ai aussi un certain âge. Serait-il possible de convenir d’un rendez-vous à Paris ? Vos frais et votre temps seront bien entendu à ma charge. Si cela vous convient, merci de m’adresser vos tarifs en retour. Bien à vous, Simone Ernest. »

Ceci était quelque peu intrigant. Une personne âgée, la portion congrue de ma clientèle. Un tact certain. Aucune indication sur la demande, donc une recherche de discrétion. Une rencontre en tête à tête, donc une méfiance envers les télécommunications et une volonté de s’assurer de l’interlocuteur avant même de lui parler du fond du sujet. Des moyens financiers. Ça arrivait.

Je répondis en expliquant que la prise de contact n’entraînerait aucun frais en dehors du transport qui lui serait facturé ensuite, uniquement si notre rendez-vous n’aboutissait pas. Dans l’hypothèse inverse, je détaillai mon tarif à la journée et, dans l’optique d’une mission plus longue, les forfaits en déplacement : inutile de réserver de mauvaises surprises. Finalement, Madame Ernest m’appela. D’expression posée, elle était d’accord sur mes prix. Nous fixâmes le jour et le lieu du rendez-vous.

Vu la position de ma balle, le chip se jouerait en descente : pas le plus facile. La hauteur de tonte et l’humidité de l’herbe ne permettaient pas l’option du putter, cela freinerait trop le club comme la balle. Elle se trouvait à trois mètres du green, le drapeau quatre mètres plus loin, ce qui laissait un peu de marge. La solution la plus accessible consistait à faire effectuer à la balle un rebond sur la bordure herbeuse pour la ralentir et la laisser rouler jusqu’au trou. Une action trop molle sur le club et le coup se terminerait en gratte2, la balle aurait alors de la chance si elle atteignait le green. Un mouvement trop appuyé lui ferait dévaler la pente loin derrière le trou. L’autre possibilité nécessitait de tenter un petit lob shot qui retomberait à plat aux abords du drapeau. Elle me semblait déraisonnable pour moi, surtout dans les circonstances d’un début de partie. Les pilotes de course concentrent leur regard sur la portion de circuit, route ou chemin, où leur véhicule peut passer, jamais sur la partie dangereuse ou impraticable. Il faut faire de même au golf : focaliser son champ d’attention sur le seul trajet de la balle. Je repérai donc une petite zone de trèfles à l’abord du green, puis la bande d’herbe qui la conduirait vers le trou en fonction de la pente. Je mimai ensuite le mouvement trois fois pour en garder la mémoire musculaire et mettre en place la routine propice à la concentration, puis me plaçai pour exécuter le coup. Les yeux fixés sur la balle, je sentis que le contact de la tête de mon chipper était bon. La petite sphère blanche retomba à la limite arrière de la cible choisie, rebondit en fusant un peu plus que prévu tout en déviant sur la droite. Elle allait donc prendre un peu de vitesse mais entrer dans la pente plus tard. Je la regardai tracer son chemin. Elle descendit pour contourner le drapeau par la droite et imprima une courbe en dessous vers la gauche pour s’arrêter un petit mètre dessous. Le résultat du chip n’était pas fabuleux, mais les miens l’étaient rarement. Cela me laissait néanmoins un putt en montée avec des probabilités de réussite convenables me concernant. Mes résultats au Sam-Putt-Lab3, auquel un ami m’avait soumis, en attestaient : mon putting avait une stabilité de joueur professionnel. Ma préférence côté putter était toujours allée à une forme simple et classique, pas tout à fait en lame mais presque. J’avais essayé pendant quelques semaines un modèle moderne avec une tête plus grosse, gagné en compétition, mais l’essai ne s’était pas révélé concluant. Je l’avais alors échangé contre cet Odissey White Hot.

Ma prospecte était vêtue avec soin mais sobrement. Sans en rajouter, elle disposait d’une physionomie indubitablement altière. Sur sa proposition, nous nous étions retrouvés au Tea Caddy, situé à quelques encablures de la librairie Shakespeare and company, à proximité de la place Saint Michel. Une fois installés, les présentations faites et la commande passée, elle reprit la parole.

« Je vous remercie d’être venu jusqu’ici pour me rencontrer, commença-t-elle. Si vous acceptez ma demande, dès que vos disponibilités vous le permettront, je vous propose de venir séjourner dans la baie de Somme quelques semaines pour jouer au golf. Tous vos frais sur place seront pris en charge, plus vos honoraires en déplacement. »

Pouvait-on décemment repousser une telle opportunité ?

« Jusqu’ici, ça ressemble surtout à des vacances ou à une retraite dorée. En quoi pourrais-je vous être utile en termes de prise de décision ? »

Elle sortit de son sac une grande enveloppe en papier kraft contenant un ou des documents formant une pile épaisse et la posa sur la table.

« Je vis à Fort-Mahon à proximité d’un golf. Mon mari en était le président. Il est mort sur ce parcours il y a un an et demi. »

« J’en suis désolé. »

« Merci. Il n’est pas mort naturellement. D’après les témoins et l’enquête, il s’est agi d’un accident. Je vous prie de m’en excuser, mais revenir sur le détail des faits m’est encore pénible. Je préfère que vous en preniez connaissance vous-même par la suite », me dit-elle en se référant à l’enveloppe.

« Je comprends, ne vous inquiétez pas. »

« C’est aimable de votre part. Je voudrais en fait m’assurer que l’accident correspond bien à la réalité. Je dispose de certaines connexions qui m’ont permis de rassembler ces documents. D’autres me manquent au sein des autorités locales pour savoir si cette enquête a été correctement menée. »

« Si je vous suis bien, vous doutez de la thèse accidentelle, donc finalement de la présentation des faits. »

« C’est tout à fait ça, mais je n’ai pas d’autre version à ma disposition. »

« C’est plutôt un détective privé qu’il vous faudrait, d’après ce que vous m’expliquez. »

« Je n’en ai pas trouvé d’indépendant pratiquant le golf à un niveau correct. Je veux éviter les organisations car on ne sait jamais les connexions qu’elles peuvent avoir avec d’autres. J’ai besoin de quelqu’un qui ne vive pas dans mon environnement immédiat et qui soit plus mobile que moi, c’est-à-dire plus jeune et dont les déplacements, interventions ou interrogations n’entraîneront pas de questionnements ou de soupçons. Et pour le reste, qui sache réfléchir et me fournir les éléments dont j’ai besoin. Vous me semblez disposer de toutes ces qualités. Vous n’aurez même pas à inventer une couverture : un préparateur mental dans un club de golf, vous serez à même d’échanger avec n’importe qui. »

« Il faut que vous sachiez que j’ai vécu par là jusqu’à la fin du lycée. Je suis parti pour mes études et ne revenais plus qu’épisodiquement. Puis mes parents en ont déménagé. »

« Vous avez gardé des relations locales ? »

« Non. Je ne me suis jamais dit que j’y resterais. Je ne comprenais pas comment on pouvait envisager de reprendre la place de ses parents en quelque sorte. Partir me semblait dans l’ordre des choses. On ne peut cependant pas exclure que je croise de vieilles connaissances. »

Sa moue m’indiqua qu’elle considérait ce point comme négligeable.

« Vous fréquentiez le golf ? »

« Non plus. Je vivais à Berck, sortais au Touquet. J’ai appris le golf pendant mes études. J’ai joué Belle Dune quelquefois ensuite en tant que visiteur, a priori je n’y connais plus de membre. »

« Dans ce cas c’est encore mieux. En étant originaire de la côte, vous aurez des repères sans risquer d’être reconnu au club. »

« Oui, c’est probable. J’ai vieilli en plus », dis-je, ce qui sembla l’amuser.

« C’est notre sort à tous, même celui des plus jeunes. »

« Avant d’accepter définitivement votre demande, il faudra que je parcoure ce dossier. Je vous signerai une clause de confidentialité si vous le souhaitez. Je ne le lirai attentivement que dans un second temps, si j’accepte la mission. »

« Je comprends. Et vous pouvez oublier la clause, je ne vous vois pas vous perdre en commérages. »

« Merci. Sachant tout cela, puis-je vous demander dans quelle mesure vous envisagez le travail que vous voulez me confier comme entrant dans le champ d’une aide à la décision ? »

« Mon mari n’était pas quelqu’un de particulièrement sympathique. Ni de bon. Il s’était probablement créé des inimitiés. Mais en réalité, même en dehors de celles-ci, malgré la foule présente lors de son enterrement qui est le lot de la notabilité provinciale, sa mort n’a pas dû chagriner énormément de ses connaissances. Je n’étais pas au courant de tout ce qu’il faisait. Pour bien des choses, nous avions chacun notre vie. Mais quelqu’un l’a tué. S’il ne s’agit pas d’un accident, j’ai besoin de savoir comment cela s’est réellement passé, au moins pour ma tranquillité d’esprit. Selon la situation, j’envisagerai la suite à donner, surtout si l’enquête a été enterrée. »

« Ce sont des questionnements graves. »

« Oui. Je n’attends pas de vous toutes les réponses. Le cas échéant, ce serait à un avocat de prendre le relais. »

*

La suite est disponible dans le roman 18 trous pour mourir.

1 Les index (classements) ou handicap au golf vont de 54 à 0, comptés en nombre de coups au-dessus du par d’un parcours type de 18 trous soit 72 coups théoriques. Ensuite on passe aux négatifs, généralement professionnels ou semi-pros.

2 Se dit lorsque la tête de club tape le sol avant la balle, conduisant à un coup raté, trop faible et très frustrant…

3 Système miniaturisé d’analyse du putting aujourd’hui assez couramment utilisé par les joueurs.